A l'heure où le soleil termine son travail quotidien et qu'il s'éloigne dans le ciel fatigué, les nuages disparaissent pour laisser doucement apparaitre la douceur d'une nuit qui s'annonce sombre, toutefois contrastée. L'éclairage des lampadaires offre une vue qui se perd dans les méandres des ruelles inactives et sans fin. Il fait froid ce soir, de ces froids qui parviennent à vous électrifier le coeur et les os. Et je reste là, figée devant ma fenêtre perchée à des mètres du sol. Une main posée sur la poignée, l'autre accrochée au rideau blanc, je baisse les yeux pour observer la vie. J'ouvre légèrement, un courant d'air se faufile sous mon col roulé vraisemblablement trop grand. J'ai des frissons, et j'inhale timidement l'air frais et glacial. Je le sens qu'il rentre, il me traverse. Et j'avale ma salive, sens ma gorge douloureuse. C'est quand j'écoute le silence, attentive à ses murmures, que je suis sûre que j'existe. J'aime la vie. J'écris pour m'en convaincre c'est vrai et pour ne pas oublier. La vie et ce qu'elle nous offre. Ces silences solitaires et parfois habités. Toutes ces choses indescriptibles que pourtant ce soir je voudrais écrire. J'écris pour le souvenir, pour les images à ne jamais oublier. Pour ces sensations qui se nichent parfois dans l'âme pour quelques secondes, pour ces sentiments quant à eux un peu plus ancrés. J'écris pour apprendre, pour comprendre le recul à observer.
La vie, le froid qui sait se rependre dans le corps déjà enveloppé dans la morosité du vent qui nous décoiffe. Des mains propres ou salies, des ongles rouges carrés ou simplement anxieusement rongés, qui s'emmêlent dans une chevelure devenue indomptable. Ces femmes en talon, pressées, qui trottinent puis clopinent à cause de douloureuses ampoules naissantes sur leurs chevilles fragilisées. Ces enfants fiers de tenir leur parents par le bras, ces étudiants démoralisés d'avancer sur le chemin les menant à l'université. Ces scènes journalières de vie, que l'on observe muet et impassible quotidiennement. La couleur des objets, le rouge ou le vert d'une pomme dans laquelle on peut toujours sauvagement croquer. La couleur, elle est toujours là, je l'écris pour m'en convaincre c'est vrai. Il me suffit d'ouvrir les yeux, pour ne plus voir l'anthracite qui baigne mon atmosphère dans une dangereuse mélancolie. Et l'odeur. L'odeur des fleurs, de l'herbe fraîchement arrosée, l'odeur d'un repas gracieusement concocté, l'odeur de l'essence ou des pots d'échappement. L'odeur même désagréable de la cigarette qui s'infiltre dans nos tissus. La laine, le coton, le satin. La douceur, ou les démangeaisons qu'ils nous procurent.